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1) ENFANCE ET ADOLESCENCE

3 octobre 1947, naissance à Bages, en Roussillon, de Jean-Paul. Sa mère, Etiennette Fabre, est épicière et son père, Joan Giné (originaire de la Serra, province de Tarragona) est agriculteur.

Enseignement primaire à l'école publique de Bages.
Enseignement secondaire au cours complémentaire de Thuir.
Années 1963-1965 : enseignement secondaire au lycée Arago de Perpignan.
Il participe à la création de l'association "Charles Fourier". Premiers contacts avec la culture catalane grâce à une conférence de Pau Roure sur "les Almogavares". Il s'engage du côté de la chanson et de la musique en donnant une conférence sur Georges Brassens.

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En 1966, il crée le "Théâtre des Aspres" (sketches, chansons, récital poétique) et rencontre Pierre Figuères, de Ponteilla. Jean-Paul et Pierre ne sont pas encore Joan Pau et Pere. Tous deux chantent en français, le premier ses propres textes mais aussi "Le Déserteur" de Boris Vian, popularisé par Serge Reggiani ; le second presqu'exclusivement des textes de Brassens, mais il a déjà inscrit à son répertoire "Al vent", du chanteur catalan Raimon.
Parti-pris en faveur de la chanson à texte, poétique et de révolte, contre la mode "yé-yé".
Court séjour à Paris, avec son cousin Guy Trilles. Ils travaillent comme "forts des halles".

 

Joan Pau Giné chante L'allioli (14.08.1980)

 

2) LYON, NANTUA, MONTPELLIER

En 1967, il quitte Bages pour poursuivre des études supérieures.
D'abord à l'Université de Lyon, année 1967-1968 ; il s'inscrit à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines dans la section "Psychologie". 
Evénements de "Mai 1968" : il monte à Paris, avec Guy Trilles.
Années 1969-1970 : il s'inscrit dans la section "Lettres Modernes".
Il finance ses études en étant surveillant au lycée de Nantua (département de l'Ain) et en travaillant, un certain temps, dans une entreprise qui fabrique des matelas métalliques.

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Années 1971-1972 : il quitte l'Université de Lyon pour celle de Montpellier et s'inscrit dans la section "Lettres Modernes".
Il continue d'assurer des services dans différents établissements du Rhône.
Durant toute cette période, il perfectionne sa pratique de la guitare et écrit des chansons en français. Pendant les périodes de vacances à Bages, il constate un essor de la chanson nord catalane.

 

 

3) LES ANNÉES "ADIU CA VA"

Années 1973-1982 : retour au pays l’été 1973, après six années d'"exil".
Il est employé par l'Education Nationale comme instituteur remplaçant à Bourg Madame, Osséjà, Saint-Paul-de-Fenouillet, Bompas et Thuir.
C'est durant cette période d'environ dix ans que s'affirme son désir d'écrire des chansons et de sillonner les villages pour les interpréter.
Outre Pere Figueres, l'ami de toujours du groupe "Guillem de Cabestany", premier groupe de chanteurs militants de la "Nova Cançó", il rencontre la plupart de ceux qui alors expriment une vitalité créative, d’expression française : Antoine Candélas, Serge Llado, Guy Jacquet, Philippe Olivier, François Desnuelles.
Il se lie avec le "Théâtre de la Rencontre" et la "Comédie du Roussillon", de Jean Darie et Marie Rouvray. 
Le passage au catalan ne tarde pas à se faire.

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En juin 1975, sous l'égide des "Amis de Truc", il chante pour la première fois des textes catalans de son cru, dont "l'Adam", au cours d'une soirée cabaret à Argelès-sur-Mer.
1976, c’est l’année de sa "reconversion" catalane. Il rejoint le groupe "Guillem de Cabestany".
Il assure la première partie du récital de Pi de la Serra au Palais des Congrés, il figure à l'affiche de la deuxième édition des "Sis hores de cançó" au Palais des Rois de Majorque, il chante au Marché de Gros sous le chapiteau du "Grain de Sel".
Il fait, le 1er décembre, son premier "cavalier seul" à Saint-Nazaire et obtient sa véritable consécration, la Nuit de Noël, à Toulouges.

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En 1976, la presse en parle. Le quotidien "L'Indépendant" du 19 décembre publie les paroles de la chanson "El cuc" et dans son édition du 8 janvier 1977, accueille un long éloge du chanteur Antoine Candélas, sous le titre "Les mots de Joan Pau Giné". Le 30 juin, le même journal publie sous la signature "E.P." (Pere Verdaguer) une analyse "A propos de Joan Pau Giné et la nova cançó rossillonesa" ; suivie, le 2 décembre, d'une courte interview en catalan recueillie par le poète de Rivesaltes Joan Morer (de l'association rivesaltaise "Llavor").
Dès lors, seul ou en "tandem" (avec Maria Andrea ou Pere Figueres ou Toni Montané ou Antoine Candélas ou Joan Cayrol ou Teresa Rebull), il visite entre quarante et cinquante villages par an. Il participe à des "Festes majors", à des rassemblements de solidarité sociale, syndicale ou politique.
Il est devenu un "acteur" en vue du paysage musical et vocal nord-catalan.

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Il organise, fin juin et début juillet 1977, le "Primer Festival de Cultura Catalana" à Bages. Son succès populaire montre que le chanteur poète est également capable d'imaginer et de concrétiser des projets très ambitieux.
Par exemple, faire se rencontrer les représentants de la création en catalan (chanson, théâtre…) avec l'avant-garde artistique. Jean-Louis Vila, Michel Fourquet, Marc Fourquet, Patrick Gifreu seront de ce premier festival. 
Le catalan, il est vrai, avait alors le vent en poupe. Le slogan "Volem viure al país" était dans l'air, la Catalogne Sud en effervescence et, localement, les groupes "autonomistes" et "indépendantistes" qui s'exprimaient à travers "La Falç" étaient particulièrement actifs. D'autre part, le P.C.F., le P.S.U. et même la L.C.R., la C.G.T. ou la C.F.D.T. avec des positions et des comportements différents, ne boudaient pas cette "catalanomania" de la fin des années 1970 qui sont celles de la dénonciation d'un certain type d'aménagement touristique du littoral, des luttes écologiques et antinucléaires (par exemple, à Ille-sur-Têt), de défense des salariés d'entreprises menacées (par exemple, "Punto Blanco" et, un peu plus tard, "Bella"). 
Des années plutôt chaudes, durant lesquelles avec guitare et chaise, Joan Pau Giné fait entendre : "L'allioli", "Pensa te", "Parla-me", "L'Adam", "El cuc", "El meu pais", "Cremat l'home", "Adiu ça va"… 

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"Adiu ça va" : Le titre n'est pas ironique. C'est une période de grande intensité, d'engagement militant, d'activité enseignante et artistique mais aussi d'équilibre affectif et familial. Il rencontre sa compagne Malou, qui le secondera, techniquement, dans ses déplacements.

En 1978, sortie de son premier LP, 33 trs, "Adiu ça va", édité par le Verseau de Toulouse. L'enregistrement du disque se fit à l'église d'Ortaffa.

Le 18 mai 1979, c’est la naissance de sa fille Léa.

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En 1980, il publie avec ses amis Gérard Lopez et Etienne Sabench, un livre pour les enfants des écoles "Els llibrets d'en Titella" (Editions "Le Chiendent").
Il réitère ainsi son engagement en faveur du dialectal, le "roussillonnais", option qui suscita une polémique, dans laquelle il aura le soutien de personnalités comme le physicien Gérard Vassalls, l'architecte archéologue Roger Grau et même le professeur Pere Verdaguer qui, positionna le catalan de Giné dans le courant populaire d'"Un tal" (Albert Saisset).

Il organise à Elne, un Festival de Culture Catalane, sur le modèle de celui de Bages.

En 1981, il organise à Marquixanes, un Festival de Chanson Catalane. Cette manifestation, sous chapiteau, se fera pendant trois ans.

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En 1982, il démissionne de l'Education Nationale. Son dernier poste sera à Thuir, du 7 octobre 1981 au 24 février 1982.
Il s'occupe des terres familiales, devient coopérateur de la Cave "La Barnède". Ce réenracinement viticole le radicalise un peu plus dans son choix catalan, d'autant qu'un séjour à Paris, où il a été invité à chanter et où il a passé quelques mois, ne l'a guère satisfait.
" …En son sopat de Montparnasse, prendre metros cambiar de gares … ", dit-il dans l’une de ses nouvelles chansons.
Il enregistre à la "Fonothèque" de Narbonne une K7 de douze nouvelles chansons.

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A Noël 1984, c’est la sortie de son second disque ; 6 ans se sont écoulés, interrompus seulement au niveau de l'édition par la publication d'un petit opuscule de paroles de chansons, qui comportait aussi des textes de Maria Andrea.

"Bona Nit Cargol" ferme la période des années "Adiu ça va". Le titre n'est pas exempt d'une certaine ironie. Le temps a passé et, avec lui, des illusions se sont enfuies. Celles de croire qu'il serait aisé de créer et d'éditer au pays et en catalan. Désenchantement artistique, séparation familiale, déceptions militantes aussi.

Il part à Paris. Il y retrouve des amis de Perpignan qui sont allés y tenter leur chance : Antoine Candélas, Serge Llado, le comédien Maurice Durozier et le chanteur catalan Toni Montané. Grâce à ce dernier, il trouve du travail dans l'établissement où il enseigne.

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4) LES ANNEES PARISIENNES

Années 1984-1993. Va-t-il tourner la page ? A-t-il dit adieu à Bages ?
Sera-t-il uniquement un de ces nombreux Catalans exilés dans la capitale, ne retrouvant le pays qu'au moment des vacances, auxquels il était venu plusieurs fois apporter un air musical du pays ? 
Il commence une nouvelle vie. Il rencontre Dominique. Il enseigne… les mathématiques, la physique et les lettres à la "Chambre Syndicale de la Coiffure" et à la "Chambre Syndicale de la Haute couture". 
Sans abandonner sa guitare et l'écriture, en catalan mais aussi en français, langue qu'il réutilise plus volontiers, il se donne d'autres intérêts.

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Il suit des cours de dessin et de peinture, il va au cabaret, il lit de plus en plus d'ouvrages de sciences humaines. Le goût pour la psychologie ne l'a jamais abandonné.
La connaissance de soi est, depuis toujours, une de ses faces cachées, comme d'ailleurs la connaissance de l'autre (autres paysages, autres langues, autres cultures), poursuivie à travers des voyages : Italie, Yougoslavie, Maroc, Sahara…

23 septembre 1986 : naissance de sa fille Marie.

En 1988, il suit les cours de Guischoun Cayecedo, le fondateur de la sophrologie.

En 1990, il passe en Andorre, son "Master" en sophrologie ce qui lui permet d'ouvrir un cabinet. Il envisage, à partir de ce moment-là, l'exercice professionnel de la sophrologie et une prochaine réinstallation au pays et particulièrement, à Bages.

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8 août 1991 : naissance de son fils Simon.

Cette même année, il accepte d'animer sur "Radio País" (à Paris) une émission qu'il baptise tout naturellement "Adiu ça va". Il y raconte des histoires (aspect peu connu de sa créativité), il reçoit des chanteurs de Perpignan et de Barcelone, de passage sur les bords de la Seine, présente et passe leur disque.

Pour les vacances ou les vendanges, il retrouve le pays. Retour à une action militante ? Nostalgie du Canigou et de la Méditerranée ?
L'explosion musicale, l'âge d'or de la décennie 1970-1980 est bien passé.
Jordi Barre tient bien le haut du pavé, mais presque seul. Il note, toutefois, avec satisfaction le "cavalier seul" d'un de ses compatriotes de Bages, Albert Bueno… Cependant le reflux de la chanson catalane et son éloignement à Paris ne l'ont pas fait oublier de ses "fans". Et il en compte beaucoup par-delà les mesquines querelles linguistiques. Il a des amis partout : à "Radio Arrels" (Pere Manzanares), à "Radio France Roussillon" (Gérard Jacquet, Norbert Narach, Esteve Valls), aux éditions "Trabucaire" (Robert Avril), dans les associations culturelles, chez les organisateurs de manifestations populaires.

Entre 1985 et 1993, il est appelé au moins une fois l'an en Catalogne Nord.

1985 : invité du club "Amics dels Poetes" du C.D.A.C.C., animé par le poète Joan Iglesis, à Perpignan.

1989 : invité par le cabaret "Le clin d’oeil" de Ria. Il y crée la formule de "l'ollada espectacle".

1991 : invité aux fêtes "Pau i Treba de Deu", à Toulouges, village pour lequel il garda toujours de l'amitié car il avait été (avec celui de Saint-Nazaire, également resté cher à son coeur) celui où, pour la Noël 1976, il avait obtenu un « passeport artistique ».

1993 : invité, en mars, à la traditionnelle "Calçotada" de l'association "Arrels", au Parc de Clairfont, à Toulouges.

1993 : invité, fin mai, par l'association du Millénaire du Château médiéval de Castelnou.

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5) LA MORT DU POETE

En 1993, il trouve la mort lors d’un accident de la route, au retour à Paris.
C'était le lendemain de son récital à Castelnou.
Toute la presse de "Punt Magazine Catalunya Nord" à "L'Indépendant" en passant par le quotidien barcelonais "Aviu" et les radios locales consacrent à sa disparition de longs articles et de nombreuses émissions. La foule immense réunie pour ses obsèques à Bages témoigne de l'importance de Joan Pau Giné, ce chanteur, venu du peuple, qui lui est resté fidèle, en particulier durant les dix-sept ans consacrés à servir, dans son style mi-bohémien,
mi-philosophe, la tendresse et la malice chevillées à ses lèvres et à ses yeux, la chanson catalane.

Tant pis si certains lui contestent le titre de poète, le pénalisent pour son usage si vivant et si baroque du catalan, tant pis si quelques-uns lui discutent une légitime entrée dans les anthologies ou les encyclopédies, pour nous il a été et restera ce "merla rialler" du "Temps des Cerises" de Jean-Baptiste Clément, repris par un de ces troubadours qui eurent vingt ans et toute la générosité joyeuse de "Mai 68".

Pour nous, Joan Pau Giné demeurera encore longtemps un merveilleux «Camarade Bonheur».

La voix de Joan Pau s'est tue et, avec elle aussi, celle du "xirment", du "cargol", du "cuc" …

 

>>> Quelques bons mots de Joan Pau Giné

« Cal parlar francès, i sobretot callar»

«Seu fora que cames !» (vexat, quan un cop li van refusar l’entrada en una rotllana de sardana)

« (...) Jo pensi que el català és pas altra cosa que l’emoció. És això el català. És emoció. Endefora d’això hi ha pas català, hi ha pas francès, hi ha pas res de res. (...)»

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>>> Joan Pau Giné en récital

Bona nit a tothom : me fa plaer de ser aqui amb vosaltres aquesta nit. Jo me dic Joan Pau Giné. (C'est par ces mots qu'il commençait ses récitals).

Comme chacun d’entre nous ici, j’ai l’impression de ne pas avoir eu à choisir ma langue maternelle qui, en l’occurrence, a été le catalan.
Egalement de culture française, on m’a raconté l’histoire du Petit Chaperon Rouge qui m’a aussitôt donné une érection et de multiples fantasmes parmi lesquels celui-ci qui a pris la forme d’une chanson : La capuxeta roja.

Je suis né tout près de Perpignan, dans un village qui ressemble à tous les villages avec des yeux, une bouche, un nez, des oreilles et des rues qui partent de la place publique et qui arrivent jusqu’ici. Mon village s’appelle Bages : Bages.

Dans mon village, il y avait une école où on pouvait voyager pendant 16 ans, toujours assis. On rencontrait des gens venus d’ailleurs qui avaient voyagé, eux, pendant plusieurs siècles. Avec des noms qui sentent bon la banlieue : Pyrrhus, Hermione, Aggrippine, Néron… des gens qui se foutaient sur la gueule en alexandrins. C’est ça la classe : El grec.

Je suis sur mon vélo et je roule tranquillement. Mes pneus sont à plat et je le sais. Je n’ai pas l’intention de descendre. J’ai la flemme. De toutes façons, le premier qui s’endort réveille l’autre : Adiu, ça va.

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>>> Interview

« Ceux qui rêvent d’un pays catalan et d’une langue catalane rêveront sans moi », Joan Pau Giné.

De l’entêtement, de l’insolence, mais aussi une passion sincère et forte. Le Roussillon vaut bien une messe. Il chante, en tous cas, pour lui depuis 5 ans.

- Peut-on parler d’un public pour la chanson catalane ?
JPG : Ce public existe réellement. Mais souvent, il est mal informé publicitairement, faute d’un réseau de gens sérieux qui prennent localement en charge l’organisation. Un bon relais, ce serait les comités des fêtes, ou encore les associations culturelles et sportives.

- Et les organisations, disons politiques ?
JPG : Quand elles ont besoin de nous elles nous appellent, mais dans la pratique, au niveau des municipalités qu’elles occupent, la culture pure ne semble pas les intéresser. En fait, nous, chanteurs, nous servons des causes mais on ne sert pas la cause des chanteurs.

- As-tu noté une évolution dans ton public, depuis tes premiers récitals ?
JPG : Au début, les gens venaient m’écouter mais… pour rire. Entendre quelqu’un chanter en catalan les amusait. Je me souviens d’avoir chanté "El meu pais" avec un éclat de rire à chaque vers. C’était plutôt dur ! A présent, l’attitude est bien différente : attention plus profonde, réception plus intérieure.
Ce n’est plus la grosse rigolade, on s’est aperçu que l’on peut dire, en catalan, des choses sérieuses. Les applaudissements sont devenus plus chaleureux.

- Chanter seul, n’est-ce pas un handicap ?
JPG : Pour moi, ce n’est pas un problème. Pour le public, c’est sûr, un groupe, comme l’Agram, le Fanal ou Pa amb oli, bénéficie d’un renom, d’une aura.
Mais il ne lui apporte pas forcément plus. Cependant, chanter seul suppose que l’on ait un répertoire de thèmes et de mélodies à la fois riche et très varié et, surtout, que l’on soit physiquement très en forme.

- Tu as choisi de t’exprimer dans un catalan que dans certains milieux on réprouve sévèrement. Pourquoi ce parti pris ?
JPG : La chanson sert à la communication. Elle peut avoir aussi une incidence esthétique. Pour moi, il n’y a pas de langues pures et de langues impures. Il existe partout un langage qui permet la communication ; je me situe dans ce langage et je n’ai aucun problème de communication et de compréhension.
Mais la communication résolue, il est possible d’aller plus loin, vers l’esthétique, à savoir la beauté formelle et le contenu de fond de la chanson. Sur ce point, je me rends compte que la langue roussillonnaise que nous parlons permet une approche et une saisie poétique aussi profonde et serrée que n’importe quelle autre. La poésie a plus à voir, me semble-t-il, avec la sensibilité collective d’un peuple qu’avec la qualité d’une langue.

- Mais ce choix ne limite-t-il pas une expansion qui semblerait logique vers la Catalogne Sud ?
JPG : J’ai toujours apprécié Llach comme Raimon. Le premier est ampourdanais, l’autre valencien. Il y a autant de différences entre le catalan de Llach et celui de Raimon qu’entre le mien et celui de Llach ou de Raimon. Or, que je sache, on n’a jamais refusé Raimon sous prétexte que sa langue n’était pas tout à fait celle de Llach. En fait, on refuse le catalan roussillonnais. Mais au fond, peut-être est-ce moins la langue que des raisons politiques qui expliquent cet état de choses.
Le Roussillon, d’autre part, porte sur son dos un énorme complexe (que pour ma part, j’entends pleinement assumer). C’est une vieille histoire. Jadis, il crut résoudre ce complexe en adoptant le français. Maintenant, universellement, s’est dessiné un choix vers le barcelonais. N’est-il pas curieux de constater que, dans les deux cas, le roussillonnais fait appel à une langue extérieure ?

- Ne prêtes-tu pas par là le flanc à la critique qui t’a été faite récemment de roussillonisme étroit ?
JPG : A défaut d’être une et indivisible, la langue catalane représente à mes yeux l’ensemble des catalans parlés en différents endroits. Les frontières sont certes mal définies mais là où il est, le catalan me semble justement riche de toutes ses différences et de ses dialectes. Privilégier un catalan par rapport aux autres, c’est, ni plus ni moins, faire du centralisme.
De la même manière qu’il y a plusieurs països catalans, il y a plusieurs langues catalanes.

- Acceptes-tu l’image de chanteur populiste qu’on t’accole très souvent ?
JPG : Le terme populiste ne veut rien dire. Le problème pour un chanteur aujourd’hui, c’est d’intéresser le public. Je m’y suis toujours attelé. Mes chansons les plus anciennes, comme les plus nouvelles, font partie d’une philosophie généreuse du vivre et de l’être. Ceux qui me gratifient du qualificatif de populiste, ce sont généralement des intellectuels. Mon expérience de chanteur, au contact du public, m’a montré qu’il faut plus de temps à un intellectuel pour comprendre certaines choses et, encore, on n’est jamais assuré qu’il les a comprises. Alors que les intellectuels mettent un mot, moi je mets tout le poids de ma sensibilité, de mon engagement.

- Quel engagement ?
JPG : Etre aujourd’hui auteur compositeur interprète, c’est donner un témoignage d’homme d’être au monde. La politique, pour moi, est un épiphénomène, un phénomène de surface.

- Comment reçois-tu les mots d’autonomie, d’indépendance et de réunification?
JPG : J’ai toujours un tempérament autonome, indépendant et anti-étatique.
(Interview recueillie par son ami Jacques Quéralt)

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>>> A propos de Joan Pau Giné et de sa place dans la « Nova Cançó »

Joan Pau Giné représente celui que tout Roussillonnais pourrait devenir s’il cédait à l’instinct de conservation de sa langue et de sa culture, à savoir : se munir de ses textes, de ses propres paroles, empoigner une guitare et surgir dans la rue, comme on s’emparerait d’un bâton de pèlerin – injustement laissé de côté – pour aller prêcher le « rossellonès »… acte que nous n’accomplissons pas, pour n’être ni musicien, ni poète, pour ne pas oser parler catalan… ou, plus franchement, pour ne pas détenir cette alliance explosive de talent et de courage qui amena Giné à entamer son action de chanteur, voilà près de dix ans. Il a choisi la voie esquissée par Albert Saisset (Un tal) en disant non au « normatiu » pour affirmer son adhésion au catalan de la plaine du Roussillon. C’est donc une tentative de sauvegarde et de récupération d’une spécificité linguistique (dialecte) avant d’être celle d’une langue.
L’impression de Giné chantant, c’est un peu ce que l’on éprouverait face à « une force tranquille ». Assis sur une chaise qui semble avoir toujours été sienne, il caresse d’un rythme régulier une guitare chue d’on ne sait où dans ses mains caleuses de rural… et sa voix, grave comme une sentence, linéaire comme une aiguille, remue le public. Il possède un vocabulaire et une imagination qui semblent issus de sa simplicité. Joan Pau Giné tire parti d’une profondeur qui prend possession de l’auditeur réticent… juste après que l’humour l’ait désarmé… L’art de Giné fait que nous rions de nos propres faiblesses quand nous devrions nous en désoler. Il pourrait en ce sens être comparé à Molière, « un Molière qui chanterait en catalan »…
Un autre caractère des textes de Giné est contenu dans le fait qu’ils sont pensés en catalan… Le public se reconnaît en Giné pour l’écouter de son
oreille autochtone.
De « Bona nit cargol », disque qu’il nous a livré récemment, à son premier enregistrement, « Adiu, ça va », quelque cinq ans ont passé… On constate entre ces deux « moments » un désir d’évolution musicale chez lui. 
Quant à ses vers, ils sont comme des grains de raisin qui entreraient dans les cuves de notre mémoire, tout en nous souhaitant que le breuvage qui en naîtra ait du degré. La cuvée « Bona nit cargol » nous dévoile un visage de poète plus engagé dans la tendresse qu’il porte à sa terre… un visage qui sait conserver le regard de la sensibilité.
(Joan Iglesis, Le jardin des poètes)

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>>> Témoignages

… Une autre clé du succès de Giné tient sans doute à son attitude idéologique.
De même qu’il se tient près du peuple quant à son langage, il se tient près de lui quant à ses sujets, à sa joie de vivre malgré les difficultés, à son esprit satirique. Ne se croyant pas investi d’une mission de prophète, il se contente d’être bien avec son public, avec lequel s’établit une complicité, comme entre les participants d’une veillée près du feu au temps jadis. Et là, tous ensemble, on réfléchit sans mots d’ordre sur la situation, à ce que l’on pourrait faire pour se réaliser un peu mieux, en l’occurrence pour se réaliser un peu mieux comme Catalans. Et de ce contact, de cet échange, il n’en sort pas des révélations, mais le courage simple de continuer la tâche le lendemain. Comme les Catalans ont du pain sur la planche, n’est-ce pas là, une excellente attitude ?
(Pere Verdaguer, Professeur - écrivain)

Si j’avais à parler en trois mots de Joan Pau Giné, je dirais : de l’esprit, du coeur, de la qualité (ce dernier mot étant le résultat logique des deux premiers).
En un mot ? Un homme ! Un homme du peuple, un homme avec un petit «h», c’est là sa grandeur.
(Antoine Candélas)

 

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>>> Giné en quelques traits

1 – Une voix puissante, un physique trapu, une poésie comme un vin rancio, ça chauffe par où il passe.
2 – Une énorme santé, une jovialité pleine d’ironie, une boulimie de choses simples et quotidiennes, consommées avec un « zeste de cruauté ».
3 – Un chanteur qui s’inscrit de plain-pied dans le mouvement de la Nova Cançó.
4 – Massif comme un rural en mêlée, « tamarut » comme un instituteur qui voudrait que la pédagogie ne soit que chansons, frais comme un pinson qui refuse de piailler, ce moderne « Pere Pinya » prend plutôt les chemins traversiers que l’autoroute « la catalane » pour venir chanter et réchauffer le catalan dans les gorges des plus anciens ou l’ensemencer dans les oreilles des plus jeunes et des derniers venus dans le département.
5 – Coeur vaillant du nouveau chansonnier catalan, il draîne avec lui la bonne humeur, une dose d’ironie à « piquer » les cuirs les plus tannés, et un flot de tendresse à dévorer les feuilles jaunes de notre fin d’automne.
6 – La langue de Joan Pau, c’est la nôtre, celle du Roussillon, celle qu’ « on » nous a laissée pour dire des choses simples, pour dire nos colères et nos joies. Ce catalan, Giné l’a pris comme il est, pas dans les dictionnaires et les livres savants, mais dans nos champs, nos vignes, nos chantiers, et il le rend.
Oui, il nous le rend, notre parler, car son chant est notre colère, notre sourire et peut-être par dessus tout, notre tendresse.
7 – Joan Pau, c’est le frère, l’arrière-petit-fils, le neveu, le cousin qui… un beau jour… s’est aperçu qu’il avait retenu au fond de sa gorge, une langue, sa langue maternelle, langue magnifique.
8 – Poète du quotidien, il chante (inimitable) le gardien de la paix, les réunions féminines Tupperware (qui pourtant ne le subventionnent pas),
l’ennui des jeunes, les vicissitudes des plus anciens, l’amour du pays et des « pallagostis » (sauterelles), les phénomènes sociologiques modernes, le tourisme et « Perpinyajar » (ou quand les Barcelonais font du shopping plein centre à Perpignan). Des chansons tous publics qui, aussitôt, font mouche.
On rit, on applaudit, on s’amuse.
Le «merla rialler», admirateur de Brassens, de Ferré, de Bobby Lapointe, passionné de psychologie et de sciences humaines avait su cultiver toujours une veine poètique à l’imagination fertile et malicieuse, colorée et indomptée.
Sa disparition brutale a été cruellement ressentie et a laissé un grand vide dans le coeur de ses nombreux admirateurs.
(Jacques Quéralt)

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-Disque N°1:
Bona nit cargol
El xirment
La marinada
El Grec
Mercedès
Els dies
L’Adam
Pallagostis de l’estiu
Pensa te
Espieu
La nit d’en Frankestein
Montparnasse

-Disque N°2
L’allioli
Parla me diguis me coses
Els mestres educats
El cuc
El temps de les cireres
Adiu ça va ?
La capuxeta roja
Peret
Records de vida
La televisió
Hi ha merda a mar
Bages

Joan-Pau-Giné